Ceux qui se taisent

 

Bruno Doucey

 

Éditions Bruno Doucey

 

ISBN : 9 782362 291050

 

avril 2016

 

15,00 €                                                                                                                                                         Note parue dans le numéro 69 de la revue Diérèse

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Après voir dirigé les éditions Seghers durant plusieurs années, Bruno Doucey a fondé en 2010 les éditions qui portent son nom. Éditeur, auteur de récits et d’anthologies, Bruno Doucey est avant tout un poète dont l’œuvre est marquée par le lyrisme et l’engagement. Après S’il existe un pays paru en 2014 qui invitait à un voyage autour du monde, puis La neuvaine d’amour paru chez L’Amandier dans une collaboration avec l’éditeur québécois Écrits des Forges, Ceux qui se taisent poursuit aujourd’hui un cheminement poétique teinté d’une grande solidarité humaine. Le livre a reçu le Prix Yves Cosson 2016.

 

De Crète à Créteil, en passant par un ensemble poétique intitulé II (e) écrit en mémoire d’un ami mourant, le livre en trois parties s’agrège au plus près de la présence humaine. Très rapidement le lecteur ressent la primauté et la richesse que le poète lui accorde. Le premier et le dernier poème du livre partagent la simplicité d’un état amoureux comme pour souligner avec espoir que des moments heureux sont possibles pour tous.

 

Dans la partie intitulée Crête, cette île magnifique plongée dans la crise économique, le poète observe la vie simple des gens. Son regard s’attarde sur les hommes et les femmes qui y vivent, Despina, Michalis ou Kostas…Soudain personnages devenus chair dans notre lecture. Ils traversent les poèmes, passant de tâches journalières à des moments singuliers ou banals en laissant s’enfuir les heures essentielles de leurs jours.

 

Comme ses frères / Nikos est revenu / vivre au village/ / Ni Thessalonique ni Athènes / ne lui ont permis / de trouver du travail/ Pour l’heure / ses études ne lui servent à rien

 

Attentif aux détails par son observation précise et empathique, sachant saisir et éclairer la beauté furtive de l’instant, Bruno Doucey pose ses pas fermement du côté des vivants.

 

Ce soir / le village est en fête // Hommes et femmes/ dansent ensemble // Ceux qui les regardent/se serrent les coudes/ sur les tables// Au fond de la pièce/ un homme seul / aux yeux humides/ égrène son komboloï  ¹

 

Je trouve à ces poèmes des inclinations proches de Follain dans Exister. Le regard par sa distance est suffisamment proche pour détailler une scène et assez éloigné pour en laisser s’exhaler les saveurs. Ce sont ces petites scènes que le poète grappille ça et là au sein de la vie quotidienne. Il en fait miroiter les détails en des vers qui suscitent souvent des sentiments de tendresse.

 

Sur le seuil de la taverne/ deux vieux s’invectivent/avec une force qu’on ne leur connaissait pas //

Tour à tour /chacun d’eux/ fait tonner les portes du voisinage// L’orage gronde/ dans les gorges// Dans la rue / les hirondelles rasent le sol.

 

Bruno Doucey possède dans son regard cette qualité de discernement qui sait extraire rapidement d’une situation le ferment de l’existence humaine. Sa poésie éprise d’humanité met le lecteur en position de témoin de ces vies difficiles dont la simplicité relève parfois de la beauté.

 

La deuxième partie est une suite remarquable de poèmes écrits pour un ami malade dans les derniers jours de sa vie. Un ton fraternel et affecteux se décline dans une suite de poèmes numérotés puis titrés.

 

Un instant / il n’y eut que ton regard et le mien / comme deux fenêtres se font face /dans une pièce trouée de lumière.

 

On peut les lire comme un long monologue adressé au destinataire ami. La sensibilité se mêle à la mémoire commune dans des vers dont la prosodie ondule comme des flots agités d’océans avant la tempête.

 

Tu partiras / dans une éclipse / Et nous pourrons regarder / l’instant de ta mort / sans nous brûler de nuit

 

Une grande générosité s’échappe de ces poèmes. Une noble empathie s’en détache. Le poète se tient à la lisière du chagrin et de la révolte. Les poèmes narratifs et leurs vers expriment dans un lyrisme maîtrisé la perte de l’ami dans sa lutte contre la mort. Tout ici semble prendre une place, à sa mesure, dans l’harmonie du poème face à la douleur. Histoire intime et narrative, prosodie, émotion, sentiment… tendent à mes yeux par leur répartition dans le poème à un équilibre délicat et magnifique.

 

Le dernier ensemble Créteil est dédicacé aux femmes et à leur cause. On lira des poèmes dont la sensibilité s’érige contre l’intolérance, à propos de thèmes qui traversent notre société comme ceux des réfugiés, du racisme ou de l’Islamisme. Avec celui de la Grèce, plongée dans le désastre économique et cet autre plus intime, sur la mort d’un ami cher, ils nourrissent le livre en portant toujours en leur cœur la primauté de l’homme. Un homme qui risque aujourd’hui à tout moment de perdre son nom et sa nature, en franchissant les frontières pour la sauvegarde de sa vie.

 

Il ne sera plus un nomade / mais un migrant/ plus un Touareg un Peul un Toubou /mais un réfugié un exilé un apatride

 

Le poète prend parole pour ceux qui n’en ont pas, qui n’en ont plus ou qui ne l’ont jamais eu. Il leur donne ici sa voix. Le poète parle pour tous et c’est bien l’une de ses prérogatives. Mais « ceux qui se taisent », sont possiblement ceux qui ne parlent pas assez haut ! Et peut-être que par ce titre Bruno Doucey suggère à chacun de ne pas rester mutique devant la dislocation de notre société. Il dit à qui sait l’entendre, qu’il est peut-être venu le temps de se lever pour ces comptés-pour-rien, pris dans le grand bouleversement des jours et de l’histoire qu’oriente avec férocité l’économie libérale.

 

 

¹ : Le komboloï (en grec : κομπολόι) est une sorte de petit chapelet que les Grecs aiment à égrener.

Pour acheter le livre:

- Sur le site de l'éditeur suivre le lien "Dans la traversée du visage"

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Avec Véronique Arnault lors de la lecture de Métamorphose du chemin à la galerie Bansard. 15/11/2014
Avec Véronique Arnault lors de la lecture de Métamorphose du chemin à la galerie Bansard. 15/11/2014
Lecture Galerie Bansard le 15/11/2014
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27 mars 2011 - Chateau de Coubertin
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Lecture dans la réserve - 2 oct 2011 -Lydia Padellec & Hervé Martin
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