jets de poèmes, dans le vif de fukushima

 

Ryöchi Wagö

 

Encres sur papier de soie d’Élisabeth Gérony- Forestier

 

po&psy  -  a  parte

 

Éditions érès

 

ISBN : 978-2-7492-5037-3

 

300 pages

 

25,00 €

 

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Né en 1968 à Fukushima, Ryöchi Wagö (1) vit toujours dans sa région natale. Le seize mars deux mille onze quelques jours après le tsunami qui a dévasté la région et provoqué l’explosion de la centrale nucléaire, le poète reste calfeutré chez lui comme nombre de ses compatriotes. Les secousses sismiques se poursuivent. L’air et la pluie chargés d’une dangerosité potentielle font peser une menace constante sur les populations. Il est désespéré. Entre colère et craintes, son unique pensée est de trouver sa propre vérité dans les mots de la langue japonaise. Le poète a la conviction que l’histoire des Japonais est indissociable de leur langue maternelle. Dans la contingence de la mort qui rôde, il est animé par une vive nécessité d’écrire son expérience : « quand j’ai pris conscience de la mort, une sorte d’exaltation est montée en moi. j’ai ouvert mon compte Tweeter… ». Il enverra cette nuit-là un premier flot d’une quarantaine de tweets. Le nombre de ses compatriotes à le « suivre » ne cessera alors de s’accroître dans les jours d’après. Ces messages qu’il nommera « jets de poèmes » composent les trois cents pages de ce livre.

 

La mise en œuvre de son projet lui permettra de rompre l’état de sidération qui l’ébranle dans cette situation gravissime. L’écriture sera vécue comme une urgence vitale. La poésie s’avérera une nécessité salvatrice.

 

 

 

Il convient de préciser que les poèmes Tweets de Ryöchi Wagö ont donné lieu à deux autres recueils au Japon : "Hommage silencieux" (shi no mokurei) - à la mémoire des disparus ; et "Retrouvailles" (shi no kaikô) - adressé aux survivants.

 

 

 

« …Je veux écrire comme un asura »

 

 

 

« Nous sommes arrivés au point de non-retour. Je veux écrire comme un asura »

 

Au tout début de l’ouvrage Ryöchi Wagö fait référence aux asuras dont le terme reviendra à maintes reprises plaçant sa démarche d’écriture sous la figure du poète Kenji Miyazawa  (1896-1933). Les asuras sont des démons de la mythologie hindoue et bouddhique et font écho ici au livre Printemps et Asura de Miyazawa. Un livre qui rend hommage à la nature japonaise et au courage des hommes face à sa dureté, et dont un poème « Amenimo makezu » (Ne pas se laisser abattre par la pluie) est connu de tous les Japonais.

 

 

 

 « Je veux lancer mes poèmes comme on lance des cailloux,.. »

 

 

 

Le livre est un Journal que le poète partage minute après minutes dans ses messages. Rapidement, il élaborera des modalités de communication qui les organiseront : notes, préambules, post-scriptum, communication… Ils « joueront le rôle d’arbitre » écrit-il.

 

 

 

D’abord animé d’une vive exaspération : « … je suis en colère. Dans une colère noire. », Ryöchi Wagö s’interroge sur l'inouïe de la situation et sur ses causes. « Que signifie « maîtriser » ? Réplique./ est-ce que vous savez la « maîtriser », l’énergie nucléaire ?/ L’humanité a-t-elle déjà vu le vrai visage de l’énergie nucléaire ? Réplique. ». Il passera d’un pessimisme appuyé : « Je  m’y suis résigné. La catastrophe est en moi », à une vraie espérance que souligne la récurrence du vers « Il n’est pas de nuit sans aube » tel un leitmotiv d’espoir.

 

 

 

Ses premiers messages témoignent de son quotidien. Cependant, il sonde ses états d’âme et les partages. Le poète emploie de nombreuses métaphores dont celle qui me renvoie à La révolte des pierres du peuple Palestinien. « Je veux lancer mes poèmes comme on lance des cailloux,.. ». Les mots que l’on « jette » sur la page peuvent être les premiers moyens d’une révolte. L’écriture de « Jets de poèmes » est aussi un acte de résistance. 

 

Rapidement Ryöchi Wagö prend conscience qu’il lui faudra faire le deuil de la vie qu’il a connue.

 

« Le seul bonheur que nous réclamons, en vérité, c’est de pouvoir vivre de nouveau comme avant. »

 

Plus loin, il transpose ses angoisses et personnifie les éléments naturels, telles les répliques qu’il identifie à des milliards de chevaux galopant : « Attention, une réplique.  Des milliards de chevaux enragés passent sous la terre au galop. ». À mesure, que ces chevaux apparaissent, prennent corps dans des mouvements symbolisant les répliques du séisme, le poète engage avec eux un dialogue imaginaire. Le livre est rythmé par des répétitions. Ces ressassements imposent un climat au livre et une tension naît, sous-tendue par la succession des messages.

 

 

 

« …je peux encore, malgré tout, écrire, des mots, des poèmes. En prendre conscience m’a transformé. »

 

 

 

Dans la journée du 19 mars, entre les répliques qui persistent, des messages se font l’écho de ses doutes à poursuivre ces échanges quasi épistolaires. Mais rapidement conforté par des réponses qui l’encouragent, il décide de poursuivre son projet d’écriture.

 

« moi qui suis un être inutile et sans force, je peux encore, malgré tout, écrire, des mots, des poèmes. En prendre conscience m’a transformé. »

 

 

 

Dans la journée du 23 mars, une lutte intime, traduite par un dialogue imaginaire, se livre entre le poète et un démon intérieur. Ryöchi Wagö défend le poète en lui-même contre tout possible renoncement. Il désigne le poème comme le seul rempart existant pour résister à ses incertitudes et à ses angoisses.

 

« Non, jamais je ne vendrai mon âme de poète./ Comment faire alors ? / Écrire des poèmes… »

 

 

 

 «… La terre aura beau trembler, je continuerai à empoigner mon poème… »

 

 

 

Dans cette relation néo-épistolaire, il n’oublie jamais l’existence de ses correspondants par l’attention qu’il leur porte. Il note aussi l’effet salutaire que ses « jets de poèmes » ont sur lui. L’intuition que la langue et les mots  pouvaient l’aider dans ce moment particulier s’est révélée exacte.  L’effet salvateur de la poésie ne fut pas vain.

 

« …La terre aura beau trembler, je continuerai à empoigner mon poème et ne le lâcherai pas… »

 

 

 

Parfois dans l’exaltation poétique, des « jets de poèmes »  jaillissent de toutes parts sollicitant une écriture souvent interrompue, hélas, par de nouvelles répliques. Il note cependant des « Instants fortuits » : « instant fortuit où / au réveil/ j’ai pensé : aujourd’hui encore je suis vivant ». L’éventualité de la mort confronte le poète au monde. Dans les contingences de son surgissement il saisit des éclats de beauté. Il prête alors la plus grande attention aux très simples plaisirs de l’existence :

 

« premier café de l’après-midi/ instant fortuit où / j’ai posé mes lèvres sur le bord de la tasse / et goûté l’arôme délicieux ».

 

 

 

La simultanéité de plusieurs conditions

 

 

 

Le plus remarquable dans ce livre, est sans doute la ferveur avec laquelle l’auteur se saisit de la poésie pour se défendre de l’adversité. Dans cette épreuve le plaçant dans une grande vulnérabilité, il puise en elle toute sa détermination à lutter et à partager son émotion  avec ses compatriotes.

 

C’est le livre singulier d’un témoignage poétique qui naît de la simultanéité de plusieurs conditions. D’abord la présence du poète au cœur de la tourmente dans son pays natal. Et bien entendu, la disponibilité d’un format de messages assujettis à une technologie récente. Il contraindra la longueur des vers à 140 caractères et rythmera l’écriture comme un apport singulier du numérique à la forme poétique. La mise en page de l’ouvrage tente d’en conserver l’empreinte.

 

Avec ce livre, le poète inscrit sa voix aux débats qui traversent nos sociétés. Notamment en se faisant l’écho de cette catastrophe et de la technologie nucléaire dont il dénonce une incapacité à la maîtriser pleinement.

 

En cette époque de développement technologique tous azimuts, il est bon que des poètes rappellent les valeurs essentielles de la vie. On voit bien malheureusement avec les risques que font porter certaines technologies sur la planète que ces considérations du respect de la vie sont passées au second plan. Sans renoncer aux grands bénéfices de leurs apports, il est indispensable de se questionner sur les risques qui les accompagnent comme le poète le fait ici.

 

 

 

« Il n’est pas de nuit sans aube. »

 

 

 

Le séisme du 11 mars 2011 fut la catastrophe naturelle la plus grave au Japon depuis le séisme de Kanto en 1923. L’explosion de la centrale nucléaire qui a suivi en aggrave encore aujourd’hui  les conséquences, toujours indéfinies dans le temps et dans ses effets. Après la catastrophe de Tchernobyl celle de Fukushima est la seconde classée parmi les accidents nucléaires majeurs. Le 25 mai 2011 date où s’interrompt le livre, le nombre de morts est de plus de quinze milles. C’est dans ce contexte que ce livre fut écrit. Dans l’urgence d’une parole-écrite qui aurait pu, peut-être, être la dernière. Il témoigne d’une expérience unique vécue dans le sentiment d’une vulnérabilité imminente. Il est aussi une réponse à l’inadmissible et à l’immaîtrisable. La poésie fut ici salvatrice et le rythme du livre, marqué par les répétitions et la récurrence de thèmes pose autant de flambeaux jalonnant la mémoire de répliques, passées et peut-être futures.

 

 

 

Le nombre des quatorze milles abonnés Tweeter et l’accueil du livre au Japon attestent que ces poèmes  partagent des valeurs intimes et universelles. Par ce partage, le poète montre la valeur prédominante de la relation humaine et la primauté d’une parole vraie et poétique sur les discours officiels et médiatiques. On gardera en mémoire ce message d’optimisme, tourné vers l’avenir et les enfants, qui s'achève sur un vers qui deviendra peut-être aussi symbolique que le poème de Kenji Miyazawa.

 

« …On entend souvent, dans des témoignages à la radio, des réfugiés dire par exemple que les cris des enfants qui jouent dans ces centres sont un soutien moral pour eux. Quelles que soient les difficultés traversées ; je veux tendre l’oreille à ces voix de l’avenir.

 

- Il n’est pas de nuit sans aube.- »

 

 

 

(1) : Ryöchi Wagö est l’un des poètes les plus représentatifs de la poésie japonaise contemporaine. Il est enseignant. Après son premier recueil After (1999), il reçoit le prix prestigieux Nakahara Chuya et publie de nombreux autres recueils.

 

 

 

 

 

HM

 

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Avec Véronique Arnault lors de la lecture de Métamorphose du chemin à la galerie Bansard. 15/11/2014
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Lecture Galerie Bansard le 15/11/2014
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27 mars 2011 - Chateau de Coubertin
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Lecture dans la réserve - 2 oct 2011 -Lydia Padellec & Hervé Martin
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