Entretien. Un questionnaire proposé par Silvaine Arabo autour de L’expérience poétique paru dans la revue Saraswati  n°10 – Dèc 2009.

 

 

 

Silvaine Arabo :

1 - Qu'est-ce qui vous a conduit à écrire spécifiquement de la poésie ?

 

Hervé Martin :

Je n’y ai pas songé consciemment en décidant soudain : je vais écrire, écrire de la poésie. Non. C’est plutôt un désir qui s’est inscrit, à certains moments, dans les gestes de ma vie. Se traduisant par manifestations courtes, ce désir d’écrire s’est naturellement exprimé par le rythme, le vers en poésie.

 

2 - Qu'est-ce pour vous que le mot ?

 

Le mot est un élément du langage. C’est un matériau premier pour celui qui veut écrire. Avec lui je tente de traduire des émotions, des pensées, des souvenirs, un sentiment du vivre. Je construis, j’essaie de me rapprocher du tangible, du réel où la poésie est ancrée.

 

On peut souligner le paradoxe entre la précision exigée du mot et les nuances de sens qu’il peut receler selon ses acceptions. Le mot est chargé d’une histoire qui est souvent plus riche que l’on ne le soupçonne et sa connaissance en est inégalement partagée. Sa recherche est à la fois une difficulté et un des plaisirs d’écrire. Je me représente parfois le mot comme le noyau d’un atome, autour duquel graviteraient à des distances plus ou moins proches, comme des électrons, ses différentes acceptions.

 

 

3 - D'où émane le poème :

/ À partir de quelle "région" de vous-même se déploie le poème : corps,

cœur, mental ? 

 

Je dirais qu’il provient principalement du corps et de sa mémoire. La pensée ou les réminiscences nourrissent l’écriture du poème en convoquant du même coup des tensions du corps ; puis la joie, la colère, le refus… s’expriment selon. L’émotion première peut alors se traduire par un rythme, une forme, le phrasé du langage dans l’écriture…

Beaucoup de mes poèmes interrogent la mémoire et notamment la période de l’enfance.

 

 

/ Est-ce à chaque écriture de poème le même schéma ou ce dernier comporte-t-il des variations ?

 

C’est d’abord le poème qui s’impose par ce désir d’écrire à des moments ou des périodes particulières de la vie. Je suis attentif à l’émergence de l’écriture dans ces moments-là mais je reste parfois de longues périodes sans écrire un vers. Généralement, j’écris des poèmes plutôt courts, souvent par séries de plusieurs textes que je nomme ensemble. Lorsque je n’écris pas de nouveaux poèmes, je travaille à leur écriture. Le temps de maturation d’un poème est très irrégulier. Certains poèmes sont pratiquement donnés, d’autres ne trouvent leur version définitive qu’après quelques jours parfois quelques années. Des variations dans l’écriture du poème existent donc bien quant au temps de son écriture. Mais le plaisir d’écrire, je le trouve aussi dans cette maturation. Cette double interrogation du poème et du temps qui demande : « Cela tient-il encore ? »

 

 

et avez-vous pu observer s'il existe un lien entre ces variations éventuelles et la teneur même du poème ?

 

Je crois que même écrit à des mois d’intervalles, la teneur du poème ne change pas ou du moins, l’écriture respecte et poursuit ce qui a présidé à son existence. Même si dans la réalité on peut dire que le temps passé à son parachèvement aura forcément influé sur son écriture.

 

 

4 - Racontez-nous la genèse détaillée d'un poème.

 

C’est un poème de circonstance, un des rares que j’ai écrit, même si on peut dire que tous les poèmes sont de circonstances. Deux mars deux mille, un jour comme les autres… est un poème en forme de calligramme dédié à Odel Barnes un condamné à mort exécuté un jour particulier à mes yeux. Ce jour-là, Georges Bush, alors candidat aux élections américaine refusait la grâce à ce condamné dont le procès était vivement contesté. Le même jour, Pinochet, sous l’emprise d’un mandat d’arrêt international lancé par un magistrat espagnol et en passe d’être arrêté à l’aéroport de Londres, recevait de Margaret Tacher le droit de décoller libre vers son pays. Il y avait d’un côté, un homme condamné à mort mais dont le procès était contestable et de l’autre, un grand criminel avéré. Les dits représentants des peuples avaient décidé ! Je doute fort que leurs décisions aient été prises sur les bases de la justice. L’iniquité de notre monde fut ce jour-là à mes yeux criant. J’ai donc écrit ce poème pour Odell Barnes et pour stigmatiser la parfaite concordance des circonstances qui s’épaulaient pour dire l’injustice et la duplicité de notre monde.

 

 

5 - Pensez-vous que la poésie doive ou non obéir à des règles et pourquoi ?

(si oui, lesquelles ?). Dans l'un ou l'autre cas, quel "plus" cela apporte-t-il ?

 

Je pense que la poésie doit naître d’une sorte d’urgence qui s’impose et qui implique que l’écriture s’inscrive dans un temps immédiat et le rythme du corps dans le même instant. Si cette condition n’est pas présente, la poésie est peut-être compromise. On peut écrire des textes de création, des nouvelles, des romans… mais on ne décide pas d’écrire un poème. Ensuite, un travail d’écriture et un temps de maturation sont parfois nécessaires au poème.

 

 

6  -

/ Quelles sont selon vous, et par ordre d'importance, les différentes missions

de la poésie ?

/ La poésie est-ce pour vous : une ascèse, un jeu, une nécessité, une fonction sociale, 

une forme d'engagement politique, un témoignage spirituel ? (vous pouvez 

évidemment choisir plusieurs options ou même en introduire d'autres pourvu que 

vous développiez pour chacune votre pensée).

 

 

L’origine de la poésie peut être de nature très différente. Mais, quelle que soit celle qui l’initie, je considère la poésie avant tout comme l’expression d’une présence singulière au monde. Voilà peut-être sa principale mission.

 

La nécessité de dire est première dans mon expérience de la poésie. Cette nécessité a souvent pris la forme d’une introspection personnelle ou d’une interrogation de mémoire. Je crois qu’il y a dans la genèse de mon écriture une revendication qui prend ses racines dans l’enfance. Une revendication à la fois intime et collective qui témoigne du milieu où j’ai vécu et dont je me sens proche.

 

La poésie a également une fonction sociale. Le poète peut être porteur d’une parole commune. Il est alors à la fois le catalyseur des sentiments d’une époque et leur traducteur.

La poésie existe aussi pour célébrer les êtres, la mémoire, la beauté des choses… Elle a aussi pour vocation d’incarner l’esprit de résistance et ce n’est pas là son moindre devoir.

 

 

7 - Que proposeriez-vous comme programme d'action pour faire lire au public

davantage de poésie ?

 

La parution de poèmes dans les journaux quotidiens gratuits et les autres bien entendu !

Un choix judicieux de poèmes censés « parler » au plus grand nombre pourrait être réalisé, chaque poème étant accompagné du nom de son auteur, de l’époque d’écriture, sans plus. Le poème doit se suffire à lui-même, le lecteur fait le reste du chemin. On pourrait aussi diffuser, à rythme régulier, sur des radios de grande écoute en direction d’un public jeune, l’enregistrement de courts poèmes. De très courtes séquences. Nous sommes dans l’époque du zapping, peut-être un format court peut toucher de nouveaux auditeurs, qui deviendront de potentiels lecteurs de poésie ? Une forme de lecture comme celle que l’on pouvait entendre dans l’émission Poésie sur parole. Une émission d’André Velter diffusée sur France Culture qui a bien joué son rôle dans la transmission d’un goût de la poésie. En écoutant, ces mises en voix de poèmes, j’avais un sentiment de proximité avec le poète et son texte, qui me rapprochait du même coup d’une réalité.

 

 

8 - Selon vous la poésie peut-elle "s'enseigner" à l'école et selon quelles modalités ?

 

Il convient moins de l’enseigner que de la faire aimer ! Mais comment enseigner la manière dont le poème s’éprouve ? Et c’est pourtant par le plaisir de l’émotion qu’est partagé le goût de la poésie. Je crois qu’avant de l’enseigner du point de vue de sa connaissance il faut savoir transmettre le plaisir qu’elle procure par l’émotion, la surprise, le jeu, la beauté. Il faut lire de la poésie, lire silencieusement, lire à haute voix, lire à plusieurs voix, mais en LIRE ! Pour s’approprier les sèmes de l’écriture puis peut-être, tenter des réécritures. On pourrait proposer la lecture de poèmes à l’école en commençant par des poèmes ludiques qui donnent envie d’imiter.

 

D’une autre manière, la rencontre d’un public d’enfants scolarisés avec un poète vivant, le partage de son expérience dans une relation proche, la lecture de ses textes en sa présence est probablement une bonne pratique qui peut laisser des traces.

 

 

 

9 - Avez-vous déjà entrepris des actions en faveur de la poésie et lesquelles ? Quel(s)

bilan(s) avez-vous fait par la suite ?

 

J’ai créé en 1997 la revue de poésie Incertain Regard. Treize numéros de cette revue ont vu le jour et ont été mis à disposition ou envoyés gratuitement. Simultanément la revue était reproduite sur son site internet.

Cette revue est toujours visible sur son site. Le premier numéro d’une nouvelle série, cette fois-ci uniquement numérique, doit paraître à l’automne prochain.

J’écris aussi des notes de lecture de livres de poésie en collaborant à des revues. C’est ma manière d’aller à la rencontre des poètes et de partager leur écriture avec les lecteurs de poésie.

Je pense qu’avec un peu passion et de faibles moyens on peut concrétiser des actions pour partager un goût de la poésie.

 

 

10 - Pratiquez-vous un autre art par ailleurs et lequel ?

 

Non, je ne pratique pas d’autres arts mais je suis sensible à beaucoup.

 

 

11 - Quel art vous semble le plus "frère" de la poésie et pourquoi ?

 

Peut-être le dessin ? Si la poésie est la singularité d’un regard posé sur le monde, le dessin est le lien direct entre le regard et l’observation. Il permet potentiellement où que l’on soit, (il suffit d’un bloc et d’un crayon comme pour l’écriture de poésie) de dessiner pratiquement simultanément à l’émotion que peuvent susciter, une scène, un paysage, une situation, un visage… C’est en ce sens qu’il se rapproche de la poésie.

 

 

12 - Pensez-vous que l'illustration représente une valeur ajoutée dans un recueil de poèmes

et en quoi ? (ou, à contrario, pourquoi pensez-vous qu'il ne faut pas illustrer ?) 

 

Je pense que le livre peut réunir deux artistes, dont les univers peuvent résonner en ajoutant du sens et en suscitant des éclairages nouveaux et différents à l’un ou l’autre des artistes réunis. Sinon, les textes ou autres expressions artistiques doivent se suffire à eux-mêmes.

 

 

13 - 

/ Comment vous définissez-vous en tant que poète ? (à quel grand courant de poésie avez-vous

l'impression de vous rattacher ? ou, au contraire, avez-vous l'impression d'être un "électron libre"

et en quoi ?) 

 

Plutôt qu’à des rassemblements sous quelques courants poétiques, je crois à la valeur de l’amitié d’amis poètes. C’est bien de pouvoir partager avec eux ses textes et un regard sur la poésie. Je ne me rattache à aucun courant mais je suis sensible à la démarche et à l’écriture de tel ou tel autre poète. Je crois plutôt en une communauté de valeurs humaines. Je lis des poètes dont l’écriture peut parfois indiquer des lignes d’horizons à la mienne. Mais je vis en tant que poète d’abord dans mon rapport au monde. À l’écoute de mes sensations, mes émotions. Si je me suis mis à écrire dès l’adolescence, c’est que les conditions de partage de ma parole n’étaient pas réunies. J’ai trouvé comme une seconde respiration dans la pratique de l’écriture.

 

 

/ Pensez-vous qu'il existe des "modes" poétiques. Si oui, les trouvez-vous aliénantes ? Pourquoi ?

Je ne sais pas s’il existe des modes poétiques, mais a priori, je jugerai leurs existences plutôt aliénantes. Je considère la poésie d’abord comme l’expression de la singularité d’un être. Une mode qui imposerait aujourd’hui des pratiques semblables semblerait détourner la poésie de sa fonction, au regard d’un chemin d’écriture que je considère forcément personnel.

 

 

14 - Que représenterait pour vous le fait de ne plus jamais écrire de poèmes ?

 

Ce serait me priver d’une liberté essentielle. Celle de dire et d’écrire ce rapport à l’existence.

La poésie quand elle se présente dans l’urgence d’écrire est à ce moment une respiration

salvatrice. Elle sauve de l’asphyxie, de la pensée commune et dit au moment où elle survient que rien n’est définitif, que tout peut être sauvé. Elle est à la fois espoir et résistance. Alors même qu’il n’y aurait plus rien, il resterait cette parole vive, inaliénable.

 

 

15 - Quel poète ou quel événement ont déclenché en vous le "feu sacré" de l'écriture poétique ?

 

Au lycée, j’ai eu mes premières rencontres avec les poètes qui étaient au programme et c’est à cette période que j’ai mis très haut du point de vue de l’être la figure du poète. Celui qui opposait au conformisme du monde les valeurs singulières, esthétiques et humaines son individu. Le désir de lui ressembler était grand. La figure du poète a tracé alors un horizon plus tangible. Elle me disait que l’on pouvait résister à la fatalité du monde en conservant son intégrité. Et c’était cette résistance, dans ces manifestations et ses revendications - écrites - qui à mes yeux rendait aux poètes leur entière beauté.

 

 

16 - 

/ Si quelqu'un n'avait jamais entendu parler de poésie et vous demande de la lui définir, que

diriez-vous ?

 

Pour moi, la poésie est un espace de liberté. Elle peut être un des plus courts chemins entre un être et un autre. Elle témoigne d’une présence dans la rencontre d’un être avec la réalité du monde. L’étonnement, la beauté, la compassion, la résistance, la contemplation, l’introspection de la mémoire… il y a une diversité d’éléments qui peuvent la susciter. Quand elle surgit, elle nous dépasse dans ce désir d’écrire qui nous vient et par cette volonté d’inscrire sur une feuille ou un carnet, ce qui nous paraît dans l’instant des plus précieux, avec le sentiment que cela jamais ne reviendra. Ensuite, passé cet instant, il faut vérifier que le poème rivalise avec ce surgissement inouï. C’est là le travail du poète.

 

 

/ Que répondez-vous à ceux qui disent que la poésie ne les touche pas, qu'ils n'en comprennent

ni le sens ni l'utilité, etc. ? 

 

Sans doute ne l’ont-ils jamais croisé dans une forme qui rencontre le vrai de leur personne et avec des poèmes qui puissent les toucher dans ce qu’ils sont ? La poésie, c’est la diversité. L’écriture poétique a une large palette de registres qui va de l’humour à l’écriture introspective, en passant par la poésie sonore selon la sensibilité de celui qui écrit. Lorsque je découvre un livre, la première question que je me pose c’est : qu’est-ce qui fait poésie ? La poésie se love en divers lieux de l’écriture. On pourrait citer Lionel Ray qui nous dit « On peut dire n’importe quoi de la poésie, pas du poème… »

La poésie n’est pas intellectuelle, elle nous éprouve. Elle est, point. Il faut se laisser gagner par le poème. Le poème doit se suffire à lui-même mais il se peut que selon le poème et le lecteur cela ne fonctionne pas. La poésie évoque ou fait surgir la beauté et la beauté nourrit l’être. Qui peut dire la joie de l’être lors de retrouvailles, celle devant la magnificence d’un paysage ou cette indéfinie perception qui nous habite soudain devant un regard ou face à une situation ? La poésie quand elle existe, le peut. Elle tente au plus près du tangible de circonscrire les attributs de l’émotion. La poésie peut sauver de la fatalité du monde et préserver l’intégrité de votre être intérieur.

 

 

 

 

Silvaine Arabo pour les questions

Hervé Martin pour les réponses.

Le textes est paru dans la revue Saraswati N°10 de Décembre 2009

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Avec Véronique Arnault lors de la lecture de Métamorphose du chemin à la galerie Bansard. 15/11/2014
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Lecture Galerie Bansard le 15/11/2014
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27 mars 2011 - Chateau de Coubertin
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Lecture dans la réserve - 2 oct 2011 -Lydia Padellec & Hervé Martin
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